Se souvenir des belles choses

Ma grand mère paternelle perd la tête, elle oublie, peu à peu… pas d’Alzheimer, juste la vieillesse, les neurones n’en peuvent plus….

Nous lui avons présenté La Petite Etoile à Noël, elle avait failli y passer quelques semaines plus tôt à cause de son coeur. Il n’avait pas oublié, lui, de battre…non c’était un autre incident lié à la réparation faite il y a bien longtemps.

Quand on a ouvert la porte de la chambre d’hôpital, je me suis présentée au cas où puis j’ai présenté LPE. Et là son visage s’est illuminé. Une lumière incroyable, un sourire que je n’avais pas vu depuis longtemps. Une émotion pure : la joie. Un sentiment si fort : l’amour. Bien sûr elle a répété 20 fois les mêmes phrases, mais des phrases remplies de joie, on peut les répéter 20 fois, c’est pas grave.

Est-ce que dans un coin de son cerveau, des souvenirs se sont réactivés? Des émotions, des sensations ont elle affleurées ?

Peut être qu’elle s’est souvenu ce jour d’Août, où elle a attendu toute la matinée devant son téléphone, sa baguette de pain à la main, en attendant que mon père l’appelle. Ce moment où elle a décroché. Ce moment où les larmes sont arrivées « -C’est une fille, tu es grand-mère, tu as une petite fille! ».

Ce moment où elle a découvert cette petite brune qui ressemble tant à sa maman, mais qui est du même signe astrologique qu’elle.

Ces vacances dans le Sud avec sa petite fille, le carnaval, les petits yeux noirs écarquillés, émerveillés. Ses cheveux si bruns soudain de toutes les couleurs…les confettis qu’elle enlèvera minutieusement de ses vêtements ce soir là, alors que sa petite brune s’est endormie, le sourire aux lèvres. Elle rêve d’Elliot et le Dragon probablement, la parade féérique, la musique, les lumières… vivement les prochaines vacances.

Est ce que ça lui rappelle la petite brune sur le Port, le soir ? Elle l’emmenait avec le Grand Père, manger une crêpe le soir. Ils regardaient tous les trois le phare. La petite brune avait demandé qu’elle était donc cette lumière et Grand Père avait expliqué. Alors ils étaient venus s’assoir tous les soir pour veiller à ce que le phare soit bien allumé, pour que les navigateurs rentrent bien chez eux. La petite fille avait promis à sa grand-mère de l’emmener plus tard faire le tour du monde sur son bateau, parce qu’elle aura un bateau si elle gagne au loto. Elle ne pouvait pas deviner ce soir là que sa petite brune avait reçu une jolie empreinte, celle du voyage et de la mer. Elle ne pouvait pas savoir non plus qu’un jour sa petite brune attendrait sur le port le retour d’un homme en particulier, celui avec qui elle allait naviguer pour le meilleur et pour le pire.

Est-ce que, au fond de son cerveau, les neurones s’excitent, se réveillent, et font réapparaître ce jour où elle a admiré toute une nuit son fils, son petit garçon, ce bébé si beau.  Elle le regarde, en silence, dans la petite chambre d’hôpital. Il est si beau, elle se demande comment elle a pu faire ça, comment elle a réussi a faire quelque chose d’aussi beau. Elle n’a pas envie de dormir, elle est fière, elle est heureuse et elle a si peur. Ils vont retourner chez ses beaux parents dans un petit appartement. Des immigrés espagnols chaleureux, mais il n’y a pas de place. Heureusement ils vont bientôt emménager dans la nouvelle cité, dans un appartement neuf.

Est-ce que ça lui rappelle l’arrivée du deuxième petit garçon, tout brun lui aussi, quelques jours après Noël ? Il n’est même pas venu les voir, il doit être avec elle. Est-ce qu’elle a bien fait de refermer la fenêtre ? Est ce que son aîné va bien ? Est-ce qu’il ne s’est pas encore enfuit pour aller demander à la dame de laisser son papa tranquille ? Est-ce qu’elle a accouché elle aussi ? Est-ce que c’est pour ça qu’il n’est pas là ?

Est ce que ça lui rappelle son enfance à elle aussi ? Est-ce qu’elle revoit ce beau père qui coiffe dans son salon de ville, en racontant des histoires avec sa grosse voix. Les mèches par terre, l’odeur des cheveux, du shampoing, de la mousse à raser. Les petits cheveux sur ses cahiers d’école, le beau père qui vient vérifier. La tâche de sang sur le cahier, le nez qui coule. La ceinture qui revient, ça claque, ça brûle, les larmes coulent toutes seules. Sa mère qui l’emmène, la prend dans ses bras. Elle comprendra plus tard, ce jour où elle rentre déguisée en joli papillon parce que c’est Mardi Gras. Elle rentre toute fière de l’école et surprend une dispute « -t’as qu’à t’en occuper de ta bâtarde!! »… « -maman c’est quoi une bâtarde? »… »-ça veut dire que ce bonhomme n’est pas ton père, voilà ce que ça veut dire ». Elle court dans la chambre, les larmes, encore… Un jour il part et c’est encore les larmes parce que sa mère lui annonce qu’elle ne retournera pas à l’école, il faut qu’elle vienne travailler avec elle faire des ménages. Elle ne comprend pas, elle n’a que 13 ans. Elle le déteste… elle le déteste encore plus quand elle découvre son nom écrit sur les murs avec des mots horribles « traître » « boche »..il est parti mais il leur fait encore du mal. Plus tard elle comprendra, plus tard elle sera soulagée de ne pas être la fille de celui-là. Son père à elle c’était un jeune homme amoureux qui emmenait sa mère en moto. Elle était femme de ménage dans un hôtel particulier, il était ce jeune homme bourgeois aux yeux si bleus et au regard si tendre. Il est mort brutalement, elle ne peut pas se souvenir de lui mais elle l’aime.

Il ressemble sûrement à ce jeune homme qui tient cette toute petite fille brune dans ses bras. Celui qui fait battre le coeur de sa petite fille mais dont elle n’arrive pas à retrouver le prénom. Elle est si jolie cette petite brune. Aussi brune que sa petite fille, celle qui l’emmènera en bateau un jour faire le tour du monde…il faudra qu’elle lui dise qu’elle est trop fatiguée pour faire le tour du monde maintenant. Et puis elle a le mal de mer. Mais elle ne veut pas faire de peine à sa petite fille. Et puis ça lui ferait sûrement du bien la mer…se laisser porter…les vagues qui bercent…la nuit qui tombe et colore le ciel comme de l’encre….la lumière du phare qui s’éloigne doucement….la clapotis des vagues sur la coque, le vent qui fait tinter les haubans. ça lui ferait du bien de s’allonger et de regarder le ciel.

Elle ne sait pas  reconnaître les constellations mais il y a une étoile là haut qui brille bien plus que les autres. ça lui rappelle une toute petite fille brune et elle sourit.

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10 réflexions sur “Se souvenir des belles choses

    • merci pour ton commentaire, je voulais écrire pour garder une trace de cette rencontre et de l’histoire de ma grand mère qui a été très importante pour moi…

      • Tu as bien fait ! Je me suis remémorée une photo de moi bébé avec mon arrière-grand-mère et ma mère… Bien sûr, je ne me souviens pas de ce moment — malheureusement… — mais je suis heureuse de l’avoir vécu et d’avoir rencontrée la mère de mon grand-père paternel.

  1. Je suis en larmes… Merci de ce magnifique billet. J’ai eu le bonheur de présenter mon bébé à nos grand-mères il y a peu, toute l’émotion est revenue. Merci ❤

    • oh bah je pensais pas susciter autant d’émotion, ça me touche car c’était important pour moi d’écrire sur ma grand mère 🙂 mille bisous!

    • oui ce sont de bons souvenirs passés avec ma grand mère. Pour elle ses souvenirs d’enfance sont parfois moins drôles mais je pense qu’elle a eu une belle vie dans l’ensemble. En tout cas j’ai passé de supers moments avec elle, j’avais besoin d’écrire un peu sur elle 🙂

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